Le naufragé dérivait depuis plus de jours qu’il n’eut cure de compter. Il était parvenu à relier trois chaloupes ensemble, ce qui lui assurait assez d’espace pour un confort minimum, et une subsistance pour de longues semaines encore. Pour s’occuper l’esprit, il s’était inventé par jeu son propre pays. Constitution, lois, gouvernement (lui), armée (lui encore), citoyens (poissons et oiseaux), il avait même brodé un drapeau (étoile à sept branches rouge délavé sur fond de bâche grossière et plastifiée d’un blanc sale). C’est ce qu’il était en train d’expliquer aux deux marins japonais qui l’avaient abordé en leur montrant son œuvre de couture.
— Et comment s’appelle votre pays ? demanda l’un des Japonais dans un anglais parfait.
— Moudania. Je m’appelle Julien Moudane, alors, forcément… J’ai même une devise : « Moudania geia panda », ça veut dire « Moudania pour l’éternité ».
Les deux marins se regardèrent avec une expression indéchiffrable. Se méprenant sur leur hésitation, le naufragé crut bon d’ajouter :
— J’ai même frappé ma monnaie. Regardez !
Il exhiba quelques feuillets visiblement arrachés d’un cahier, sur lesquels il avait dessiné de manière malhabile ce qui ressemblait vaguement à des billets de banque. On pouvait y voir une représentation de ses radeaux entourés de vagues stylisées, entourés de poissons, dauphins, baleines et poulpes. On y lisait : « République de Moudania – 1.000 moudanis »
Il ajouta à l’adresse de ses deux auditeurs : « Ça payera largement le voyage, vous savez. J’évalue un moudana à plusieurs dizaines de dollars. Je ne connais pas le cours actuel du yen. Vous m’en voyez désolé. Alors ? Vous m’embarquez ? Je peux monter ? »
Le premier japonais hésita quelques instants avant de lui répondre :
— Je crains que ce ne soit pas possible, excellence. Voyez-vous, même si vos intentions sont on ne peut plus honorables –ce dont je ne saurais douter– notre position est trop délicate. Je ne connais pas la situation politique entre nos deux nations. Et notre navire n’est pas un navire consulaire, juste un bateau de pêche, il est indigne d’escorter votre excellence. Je ne peux pas, en mon nom, ni en celui de mon équipage et encore moins en celui de mon pays, prendre la responsabilité de vous prendre à bord. Il n’est pas dans mes intentions que, par méprise, on croie à votre enlèvement et, par conséquent, cela vienne à déclencher des hostilités armées entre nos nations. Que son excellence nous excuse. Bonne chance à vous, et longue vie au bon peuple de Moudania.
Et, c’est ainsi que, sur un salut tout protocolaire, s’éloignèrent les deux marins, laissant le naufragé à son sort et son pays.

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