— Nouv’ember 2019 —

C’est comme l’InkTober, mais avec des mots…

Jacques Fuentealba m’a interpelé fin octobre pour me dire qu’il voulait rouvrir la FabLiMi pour y accueillir le Nouv’ember 2019 et qu’il me proposait d’y participer. J’ignorais totalement l’existence d’un clone littéraire de l’InkTober (pour lequel, je ne vous le cache pas, je me suis totalement déballonné cette année après 3 dessins…) mais, comme chaque fois qu’on me propose un projet créatif et une collaboration rigolote, j’ai dit oui…

Donc… Voici le résultat :

Depuis leur découverte accidentelle en 2122, les Aliens sont reconnus comme une race insectoïde redoutablement baveuse et dangereuse, répugnante autant par leur abondant mucus que leur tempérament soupe au lait.

Il aura fallu quelques siècles de massacres en règles pour qu’une rencontre fortuite mette fin à ce quiproquo incroyable. Ravageant une colonie civile sur un monde désolé, un de ces Aliens s’apprétait à chich-kébabiser l’un des derniers colons vivants lorsque celui-ci, dans un vain geste de protection, agita sous le… nez de la bestiole un petit mouchoir blanc.

L’extra-terrestre se figea immédiatement, s’empara du carré de tissu, et y projeta une quantité impressionnante de mucus, dans un grand bruit de tuyauterie mal entretenue. Puis, semblant apaisé, il s’en alla tranquillement.

Qui aurait pu se douter que cet pauvres animaux souffraient de rhinite allergique ?

— Mon cher Basil, où en êtes-vous de mon portrait ? Je me lasse de rester confiné chez moi.
— Ah Dorian ! J’y travaille encore. Prenez patience. Je comprend parfaitement votre impatience. Encore quelques jours enfermés, et je vous libère.
— Pourrais-je voir où vous en êtes ?
— Hmm. Je n’ai pas pour habitude de dévoiler mes œuvres avant qu’elles ne soient terminées.
— Oh, allons, cher Hallward ! Faites-moi donc ce plaisir.

Basil Hallward souleva le voile protégeant la toile. Le jeune Dorian Gray resta une demi-seconde devant, avant de pousser un cri d’effroi.
— Basil ! Monstre ! Que m’avez-vous fait ?
— Hélas, cher Dorian ! C’est pour cela que je ne voulais rien vous montrer avant que ce soit terminé.

Replaçant le voile, le peintre évita de croiser le regard de son sujet, dont la tête n’était qu’une ébauche de visage humain.

Il avait découvert que leur jouer de la musique charmait ses cochons d’Inde.
Du coup, il se mit à jouer jour et nuit. C’était devenu son violon d’Ingres.
Las, les voisins ne le supportèrent plus. Il finit au violon, dingue.

On l’appelait Kalashnikov
Drôle de nom, pour un indien
Mais c’était un Russe albinos
Moins méditerranéen que caucasien

On l’appelait AK-47
Drôle de nom pour une mitraillette
Loin d’être un instrument de musique
Elle avait une sacrée rythmique

— Groo !
— Groah !
— Tu veux quoi ?
— Une peinture rupestre de dent de sabre.
— OK. Je te l’apporte dans deux lunes.
— Groo !
— Grôh !
— Et toi, c’est pourquoi ?
— J’veux une statuette de déesse de la fertilité.
— Ta femelle le sait ?
— Oh, ça va, je la colle derrière le trou de feu, elle verra rien.
— Bah, c’est pas mes bulbes qui piquent. Dans cinq lunes.
— Ah, c’est long.
— Désolé, Grôh, t’as pas la fibre.
— La quoi ?
— Tu payes en cailloux. Pour ceux qui payent en fibre de bananier, je vais plus vite.
— Ah, grück…

Ce club bien connu pour ses frasques avait une dernière fois fait parler de lui, d’une manière mortellement spectaculaire.

À l’issue de l’ultime soirée organisée par le club, l’immeuble de trois étages qui abritait les frasques de ses membres n’était plus qu’un tas de gravats, les bâtiments voisins avaient subi de graves dommages, aucune vitre dans le quartier n’avait résisté à la déflagration, et on comptait des blessés par dizaines.

Il faut le reconnaître, les soirées sulfureuses du tristement célèbre Propan’Gang n’allait pas manquer à grand-monde…

Chausseur italien de pères en fils depuis l’invention de la chaussure, ma famille comptait parmi les notables de la cité. Nous avions bien quelques dissidents et clans un peu marginaux, comme les Bottes et les Hauts-Talons qui se prenaient tous les deux pour le haut du panier. Et puis, chaque année à l’arrivée des beaux jours, il fallait compter avec l’invasion du peuple des tongs qui faisait toujours autant de victimes parmi les plus imprudents.

Mais alors, qui aurait pu imaginer que nous étions passés si près d’une catastrophe mondiale lorsque les monstres débarquèrent un jour, faisant autant de conquêtes que de victimes ? Il s’en fallut de peu que les horribles Crocs renversent tout et deviennent l’espèce dominante.

Le potager de ce savant fou avait été sa fierté et sa plus grande réussite ; les plantes foisonnaient, atteignant des tailles et des volumes incroyables, et l’écosystème que son jardin abritait s’était très vite adapté en conséquence.

Il était prêt à faire breveter son engrais miracle, il allait enfin faire fortune et cesser d’être la cible des moqueries de ses collègues insanosapiens !

Il était en train de rédiger un mail à destination d’une publication scientifique lorsqu’une détonation retentit à l’extérieur. Il se précipita dans son potager-jungle pour découvrir qu’il était maintenant le théâtre d’une guerre miniature.

Les guêpes mutantes s’étaient alliées aux fourmis géantes pour bombarder les bunkers des métatermites avec de minuscules charges nucléaires tactiques, tandis que les troupes au sol engageaient les scarabées blindés qui tentaient d’éclaircir les rangs des assaillants à coup de missiles autoguidés.

L’équipage du navire n’avait pas le cœur de débarquer le vieux capitaine devenu sénile. Nul ne voulait le priver de sa joie lorsqu’on abordait un port, de crier à tue-tête :

« Terre ! Terre ! Qu’on donne mon nom à ces Indes nouvelles ! »

Il aimait à s’habiller de manière farfelue ; un coup en kilt, un autre en redingote et haut de forme. Un de ses plaisirs était de dérouter ses amis et connaissances en prenant systématiquement le contre-pied de ce qu’on attendait de lui. Il avait même troqué son patronyme pour un surnom.

Il s’était tant amusé à revêtir de personnalités différentes, des identités alternatives, et c’était tellement devenu un mode de vie pour lui, qu’un jour il fut profondément choqué d’entendre parler de lui ainsi :

— Ce type est une véritable caricature !

Alors, il se posa la question suivante : qui était-il, à l’origine ?

Malheureusement, devant l’impossibilité de se souvenir de son authentique personnalité, il s’évapora, laissant derrière lui, telles des mues un peu effrayantes, autant de costumes vides qu’il avait eu de vies empruntées.

La jeune femme contemplait l’extérieur tourmenté de pluie orageuse. Derrière la vitre de sa chambre, la nuit se teintait parfois de fulgurances bleues électriques, découpant les cimes des arbres lointains. Se reculant pour attraper sa tasse de thé, elle se détourna de la vitre constellée de gouttelettes. Quand son regard se posa à nouveau sur le rectangle de ténèbres étoilées de pluie, elle eut un instant de stupeur avant de sourire ; les gouttes dessinaient un cœur.

La jeune femme, étonnée autant que charmée, suivit le contour du cœur avec son doigt. Le temps qu’elle finisse son geste, la forme avait été balayée par une rafale.

Mais, un moment plus tard, un nouveau dessin prit forme contre le verre ; c’était cette fois un smiley. La jeune femme éclata de rire. Elle s’approcha à nouveau, et traça simplement : XOXO

Elle se nicha contre son oreiller en attendant une hypothétique réponse. Elle n’eut pas à patienter bien longtemps avant qu’une autre forme se dessine goutte à goutte sur l’écran de sa fenêtre.

Elle ouvrit des yeux ronds, piqua un fard, se leva précipitamment pour tirer brutalement le store occultant la fenêtre de sa chambre.

Décidément, même les éléments ne savent plus se tenir…

Dans l’après-midi du 12 avril 19██, le prénommé Vincent C██████ regarde le ciel depuis le balcon du 5e étage de la résidence où vit sa grand-mère, à █████, dans le Nord de la France. Il observe un objet se déplaçant de la droite vers la gauche de son champ de vision. Il le décrit ainsi :

█████ points lumineux rouges formant un ███████.

Le prenant d’abord pour un avion, il a la surprise de le voir changer brutalement de direction à ██° et s’éloigner à une vitesse impressionnante.

Lorsqu’il tente de se renseigner sur la manœuvre qu’il a vue, on lui répond que c’est physiquement impossible.

Une vingtaine d’années plus tard, il découvre au travers d’une émission de vulgarisation qu’il n’a pas été le seul, ce jour-là, à avoir observé du phénomène, appelé plus tard la « █████ ███████».

Conforté dans l’idée qu’il a été témoin d’un ovni, il décide de commencer une enquête à titre personnel.

En date de ce jour, Vincent C██████, ainsi que de nombreux témoins n’ont plus donné signe de vie. L’émission programmée à l’origine sur la chaîne ████ est désormais introuvable dans les archives ou sur Internet.

Ce dossier est classé sans suite.

Le petit avocat, dans sa robe d’un noir profond, vitupérait depuis de longues minutes devant une audience composée de visages mornes. Il s’agitait en d’amples effets de manches, faisant voler autour de lui son étole blanche.

Emporté par son lyrisme et la passion de sa plaidoirie, sa voix montait tantôt dans les aigus stridents, tantôt s’achevait en de rocailleux croassements.

Alors que son auditoire semblait proche de fondre en une masse amorphe et comateuse, le petit avocat termina son discours en déployant ses bras, les pans de sa toge s’ouvrant en ailes noires. Puis, battant de plus en plus fort des bras, il s’envola dans un tourbillon de feuilles dactylographiées, plana une ou deux fois près du plafond de la salle puis, dans un dernier croassement, s’enfuit par une fenêtre qu’un greffier avait étourdiment laissée ouverte.

Ancien artiste de cirque, le jeune homme rêvait d’un destin plus grand, plus altruiste, plus palpitant. Décidant de mettre ses talents d’acrobate au service de tous, il s’inventa superhéros masqué, sous le pseudonyme mystérieux du Trapèze.

Las, non seulement ses agrès étaient longs et compliqués à installer dans les rues de la ville, mais lors de sa première intervention, il avait oublié l’absence de filets de protection, et en voulant sauter pour immobiliser le malfrat qu’il poursuivait, il s’écrasa lamentablement au sol.

Il tenta bien un moment de continuer sa carrière de superhéros sous une autre identité, mais qui pourrait craindre de se faire alpaguer par Tetra-Plegik ?

Les petits s’amusaient follement. C’était leurs premières vacances estivales en bord de mer. Ils avaient très vite adopté ce nouvel élément comme terrain de jeu, et passaient des heures, de l’eau jusqu’à la taille, à chahuter, s’asperger, s’éclabousser, sauter et rire comme des fous.

Quel dommage que le petit cétacé espiègle n’eût pas conscience de la différence de masse entre les petits d’humains et lui-même ! Car lorsqu’il voulut jouer avec ces petits homoncules roses, il surgit de l’océan pour sauter parmi eux, voulant leur faire la surprise en les éclaboussant.

On ne retrouva que très peu de morceaux.

La femme-serpent adorait son clown de mari.

Surtout lorsqu’il la chatouillait avec son petit serpentin.

— La colline a des yeux ! La colline a des yeux, je te dis !

La jeune femme, terrorisée, se cachait derrière son compagnon qui arborait un air à la fois sceptique et désabusé.

— Chérie, je t’assure que tu racontes n’importe quoi. Et ne mets pas ça sur le compte des champignons qu’on a mangés hier. J’ai vérifié, il ne s’agissait que de simples lactaires sanguins. Impossible que tu sois intoxiquée.

— Pourtant, je suis sûre que… oh, chérie, je ne supporte plus cette forêt. On peut s’en aller ?

— C’était ton idée, le weekend sauvage, je te le rappelle.

— Je sais. Mais c’est trop. J’ai juste envie de rentrer chez nous.

Le jeune homme expira bruyamment, puis abdiqua.

— Très bien. Tant pis pour la ballade sur le lac. On remballe.

Une heure plus tard, les deux apprentis survivalistes avaient disparu, emportant tout leur barda, mais laissant derrière eux un foyer éteint et un sac poubelle rempli de déchets.

La colline ouvrit les yeux, prenant son temps pour accommoder sa vue. Puis elle sembla s’étirer, s’agrandir. Dans un sourd grondement humide, le troll se déplia de sa position allongée, faisant craquer ses jointures de silice. Puis, il se pencha vers le sac de plastique noir, le renifla quelques secondes. Dans une mine dégoûtée, il marmonna :

— Si jamais vous revenez par ici, je vous écrase assez fort pour tenir dans un sac. Saletés d’humains…

— Tu fumes trop ! lui répétait-on à l’envi.
— Tu m’enfumes, avait fini par lui cracher sa femme entre deux quintes avant de le quitter.
— Ça va mal finir, l’avait prévenu son médecin traitant.
— Vous êtes mon meilleur client, lui susurrait son oncologue attitré.

Et lui, qu’en dit-il ? Par grand-chose. Lorsqu’il tira la dernière bouffée de son ultime sucette à cancer, un bruit humide remonta de son œsophage ravagé qui —de l’avis des gens présents à ce moment-là — ressemblait à « Clopz ! »

Scène 1/Plan 1 – Intérieur nuit.

Un bureau encombré de livres, papiers, crayons et stylos, uniquement éclairé par l’écran de l’ordinateur.

Penché sur un carnet, un stylo à la main, un homme entre deux âges, aux cheveux et barbe poivre et sel ne bouge pas, la main en suspension au-dessus de la feuille.

[Trav. avant sur la feuille]

Sous le regard médusé de l’homme, des mots semblent s’écrire tous seuls sur le papier, comme par magie.

Lorsque la caméra est assez proche, on parvient à lire :

Scène 1/Plan 1 – Intérieur nuit.

Un bureau encombré de livres, papiers, crayons et stylos, uniquement éclairés uniquement par l’écran de l’ordinateur.
Penché sur un carnet, un stylo à la main, un homme entre deux âges, aux cheveux et barbe poivre et sel ne bouge pas, la main en suspension au-dessus de la feuille (…)

L’homme, frêle, sale et exsangue regardait le petit rectangle cartonné que les gardes lui avaient collé entre les mains. Ses doigts tremblaient légèrement. Sur le bout de papier s’égayaient en couleurs vives des mots incompréhensibles pour lui qui ne lisait pas cette langue. Autour d’un décor pétillant et joyeux, trois cases carrées noires remplissaient l’essentiel de la surface.

— Allez, dépêche-toi ! Ne fais pas trop de suspense ! dit l’un des gardes avec ce fort accent rocailleux typique du pays.

Levant les yeux, le prisonnier vit qu’on lui tendait une pièce de monnaie. Il examina l’effigie de l’avers, représentant un militaire bouffi et moustachu. Il croisa le regard de ses geôliers.

— Tu vas gratter, vermine ? s’énerva le deuxième garde.

Le pauvre homme sursauta, affermi sa poigne sur les deux objets incongrus et, sous la menace des deux canons pointés sur lui, commença à gratter la pellicule noire à l’aide du bord de la pièce.

La première case dévoila la silhouette schématisée d’une arme à feu. La seconde s’orna du même motif. Le prisonnier hésita un instant, soupira longuement et gratta la dernière case. Encore une fois, le dessin de l’arme à feu apparu.

Le détenu sembla s’effondrer sur lui-même tandis que des sourires s’étalèrent sur les visages des deux gardes.

Tandis qu’ils empoignèrent le pauvre homme par les aisselles, l’un des deux lui dit sur un ton faussement consolant :

— Hé oui, c’est le jeu. Une chance au grattage, une chance au… tirage.

La vieille dame, ratatinée dans son lit, ressemblait à une pomme d’hiver ; la peau si plissée de rides qu’il était parfois difficile d’y voir sa bouche ou ses yeux. L’ancêtre, si vieille que ses arrières-arrières petits enfants lui rendaient maintenant visite, ne parlait plus guère, se contentant de vriller ses petits yeux malicieux sur la théorie de gamins qui orbitaient autour de son lit trop grand.

La vieille dame était atteinte de pertes de mémoire dues à l’âge. Sournoisement, ses enfants proches tentaient parfois d’en profiter, ou se contentaient d’attendre avec une certaine impatience que leur parente daigne disparaître pour profiter de son héritage.

Las, cette vieille chipie avait été jusqu’à oublier qu’il fallait bien mourir un jour.

Le gamin avait reçu son tricycle pour son anniversaire. Depuis, il ne le quittait que contraint et forcé. Dès qu’il avait quelques minutes de temps libre, il sautait sur la selle en bois, saisissait les poignées de plastique, serrait les mâchoires et posait les pieds sur les pédales. Et il s’élançait avec toute l’énergie de ses cinq ans.

Ses parents regardaient leur enfant par la fenêtre, le regardant faire tournoyer son pédalier à toute vitesse pour faire avancer ces quelques kilos de métal et de plastique à la vitesse d’une tortue affamée. Ils souriaient tendrement devant ces efforts si mal récompensés.

L’Univers, par contre, restait fasciné par le petit bout qui tricotait des jambes avec tant de pugnacité. Personne, dans tout le cosmos, ne mettait tant d’ardeur à faire tourner sa planète sur son axe.

Le petit marmiton se ratatinait sous l’ire du chef de rang. Sur le plan de travail, un amoncellement de minuscules blinis finissait de refroidir tant la colère de son supérieur s’éternisait.

Le pauvre avait reçu comme instructions de cuisiner jusqu’au crépuscule. Lui, avait compris qu’il devait cuisiner des crêpuscules.

Dans cette enclave préservée du chaos écologique qui a ravagé la planète dans la seconde moitié du XXIe siècle, une silhouette toute vêtue de blanc circulait lentement entre des caisses de bois. L’apiculteur, habillé de pieds en cap, passait de ruche en ruche pour inspecter chaque colonie. Il prenait un soin attentif de ses pensionnaires, tout en gestes lents et mesurés. Autour de lui, quelques abeilles curieuses bourdonnaient paresseusement dans les rayons du soleil de printemps.

Après de longues minutes à inspecter avec minutie les rayons et replacer les panneaux avec soin, l’apiculteur se redressa et sembla contempler son petit domaine.

D’un geste lent, il souleva la voilette qui lui masquait le visage. Dans l’ombre du large chapeau, nul œil ne brillait, nulle bouche ne souriait. En place, un grouillement étrange emplissait l’espace. Petit à petit, les abeilles quittèrent l’abri du vêtement pour regagner leurs ruches, laissant la combinaison s’affaisser lentement.

Depuis la disparition des hommes, les abeilles avaient fait leur ce vieil adage : « On n’est jamais si bien servi que par soi-même… »

La France n’était plus qu’un champ de ruines, de mines et de batailles. Depuis fort longtemps, le Nord et le Sud attendaient la bonne occasion, l’excuse ultime pour prendre les armes contre son frère du pôle opposé. Cette excuse fut apportée par les médias sur un plateau d’argent ; « Pain au chocolat ou chocolatine ? »

Depuis près d’une dizaine d’années maintenant, le pays n’était que conflits locaux, batailles régionales ou guérillas citadines. Les boulangeries et pâtisseries avaient disparu depuis longtemps, premières cibles des échauffourées des premières heures. Le gouvernement même avait disparu quelque part en Suisse quand ils avaient réussi à atteindre la frontière, que les pays frontaliers se sont dépêchés de fermer par précaution.

La France était foutue… Toute ? Non. Un petit village mène encore une résistance acharnée. Quelque part en Ardèche, un petit village lutte encore et toujours contre le reste du monde.

Pain ? Chocolatine ? Non ! Ce petit village ne prônait qu’une chose ; le croissant aux amandes !

Dans la petite ville de Prime-Scayna, la municipalité avait —entre autres problèmes épineux et coûteux — la charge de régler le problème des espaces de circulation piétonne. En effet, outre les usagers de la route, la ville était séparée en trois clans, à qui il fallait attribuer à chacun un espace de circulation bien délimité.

Les trois factions rivales passaient leurs temps à se disputer, à coup de manifestations, tracts, pétitions et autres empoignades civiques.

Et, la municipalité ne parvenait pas à trouver de terrain d’entente entre les tenants des trottoirs, qui aimaient déambuler en sautillant bizarrement, les amateurs de marchoirs qui vaquaient à leur pas mesuré, et les adeptes du galopoirs, toujours pressés d’arriver à destination plus rapidement que les autres.

– C’était mieux avant.
– Comment tu veux dire ?
– Ben franchement, maintenant, c’est tarte.
– Et, donc, c’était mieux avant ?
– Ben. Oui.
– Et c’était quand, avant ?
– Heu…
– Et voilà. À chaque fois c’est pareil.
– De quoi ?
– Mec, tu me fais le coup à chaque fois.
– Comment ça ?
– À chaque mission temporelle, on se retrouve dans une autre époque, et tu me sors cet aphorisme débile sans me donner de référence chronologique. Du coup, ton « avant » ça peut être n’importe quoi.
– C’est pas faux. Mais, bon, admets un truc…
– Quoi, encore ?
– C’était quand même mieux avant.

Lorsque le réacteur n° 4 de la centrale V.I. Lénine a explosé dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, le monde entier est resté figé de stupeur (et d’angoisse), et tout le monde, de près ou de loin s’est posé des millions de questions ; que s’est-il passé ? Comment cela a-t-il pu se produire ? Qui est responsable ? Que faire maintenant pour ne pas finir de détruire la planète ? etc.

Mais celui qui a sans doute été le plus surpris, même s’il n’a pas eu le temps de comprendre vraiment ce qui arrivait, ce fut sans aucun doute le ramoneur qui grattait les parois de la cheminée n° 4.

Elle savait user de ses charmes, la sirène du petit port de pêche. Elle savait avoir ce qu’il fallait où il fallait, et n’hésitait jamais à mettre en avant ses arguments pour le plaisir coupable de ses clients, qu’ils soient touristes de passage ou autochtones du cru.

On venait d’ailleurs de loin, chaque semaine, pour la criée. Entre sa silhouette à damner un apnéiste et sa facilité à ramener des pêches miraculeuses, elle faisait florès. Au grand désespoir et envie de ses concurrents humains qui, n’en pouvant plus, prirent un jour une décision radicale.

La sirène disparut du jour au lendemain. On raconta qu’elle avait décidé de tout plaquer pour retourner vivre avec les siens. Devant son stand abandonné, les réactions de ses fidèles furent un mélange de frustration et de désespoir. Mais, avec le temps, on oublia toute l’affaire.

Nul client, cependant, ne se posa de questions quant à l’abondance soudaine et l’excellence des filets de poisson que chaque étal de pêcheurs avait proposé immédiatement après la défection de la charmante sirène.

Dans l’intimité de son petit appartement de banlieue, l’auteur lutinait sa muse. Celle-ci gloussait sous les chatouilles que l’homme lui prodiguait du bout de sa plume et, en retour, elle lui envoyait par saccades des flots d’idées roses. Leurs ébats montaient en intensité, l’auteur faisant couler l’encre de son stylo sur le vélin veloutée de ses pages blanches, tandis que son égérie se pâmait en archétypes érotiques.

Soudain, l’auteur releva la tête, conscient qu’on les regardait. Il jeta un regard mental autour de lui, et découvrit que vous étiez en train de lire ceci.

De colère, il referma la couverture de son cahier et, dans le même temps, la rédaction de cette micronouvelle.

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